Voyage de la Boussole dorée

Parcourir le monde pour voir et apprendre ce que l'homme, dans l'infinité de son imagination et de sa créativité, est capable de produire avec ses mains, son ingéniosité et les matières premières à sa disposition. Parcourir le monde pour tenter de comprendre comment s'est structurée cette humanité si diverse, si complexe et si contradictoire, à travers un moyen d'expression bien particulier : le textile. Parcourir le monde pour intégrer en moi cette diversité, cette richesse, cette complexité ; les digérer, les transmuter et inventer ma réalité textile. Voici ce qui constitue un vieux rêve que je décide aujourd'hui de réaliser : un voyage d'étude textile à travers la Russie, la Mongolie, la Chine, l'Asie centrale, l'Iran, la Turquie et les Balkans.

L'île à vélo ou comment détester un irlando-brittanico germain

Publié dans CHAPITRE I : RUSSIE

 

 

 

 

 

 

Je vous ai déjà parlé un peu plus haut de David, rencontré inopinément et heureusement à Irkoutsk. Nous nous retrouvâmes assez aisément sur l'île, où il était arrivé deux jours avant moi, vu comment le village n'est pas trop étendu et la zone où les touristes se baladent restreinte.

 

Nous en profitâmes donc pour nous balader et découvrir l'île ensemble. Mais là où le germain réussit un coup de maître (et mérite encore une médaille rien que pour ça), c'est qu'il me convainquit de l'accompagner pour faire une ballade à vélo dans les montagnes et la forêt, une petite escapades de quelques cinquante kilomètres aller-retour.

 

Soyons bien clairs : je ne suis pas du tout du type sportif ; autant les gens peuvent être étonnés de mon énergie infatiguable quand je danse ou quand je me défoule dans un sport d'équipe ; mais alors les exploits physiques de ce type, c'est vraiment pas mon truc. Pousser mon corps à ses limites dans un tel effort d'endurance, je n'ai jamais fait.

 

J'expliquai donc bien tout ceci clairement à mon cher germain, mais son côté tête de mule d'irlandais commençait déjà à prendre un peu trop ses aises !!! Je le suivis donc dans son délire de faire du vélo pour traverser l'île en largeur, à travers les montagnes (1000 mètres d'altitude quand même), par un froid largement proche de zéro (dans la forêt, où le soleil ne perçait pas les feuillages, là où il y avait de l'eau ou de la boue, tout ce qui était liquide était gelé), sans oublier le vent qui se leva, glacial et puissant, alors que je n'avais jamais fait autant de kilomètres à vélo dans ma vie, ni même de vélo en semi-montagne.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'affreux irlando-brittanico germain, responsable de mes souffrances ce jour-là

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je réalisai assez rapidement que les collines avaient beau avoir l'air espacées et pas trop raides, l'effort physique était quand même conséquent pour moi, d'autant plus que le vent s'était levé et nous glacait notre sueur. Donc pas possible de s'arrêter trop longtemps pour prendre des photos. Mon bonnet et mes gants me protégeaient intensément, mais je n'avais quand même pas pris mon gros gilet bien chaud. David, quant à lui, faisait le fier en proclamant que sa petite écharpe, son petit pull en coton et pas de bonnet lui suffisaient pour braver le vent furieux venant des cîmes glacées des montagnes au large du Baïkal. Pff, sachez qu'un irlandais ne va jamais reconnaître une faiblesse physique, je l'ai observé plus d'une fois avec ce type qui est capable de se baigner plusieurs minutes  dans l'eau à douze degrés après le банья ("bania", le sauna russe), alors que même les russes ne le font pas...

 

Bref, c'est ainsi que très rapidement aussi, je commençai à réciter un mantra pour me motiver à continuer : "I hate you ! I hate you ! I hate you !"

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Heureusement, je sais aussi faire ma tête de mule, même si je ne suis pas irlandaise, ni même allemande. David s'était mis en tête aussi de trouver un village bouriate dont le loueur de vélos lui avait parlé. Consciente que j'en avais déjà fait beaucoup pour mon pauvre corps pas entraîné à faire de tels efforts, je décrétai que je l'attendrais dans la clairière, c'en était trop pour moi (il voulait me faire encore grimper une colline bien raide), et il partit soi-disant juste voir ce qu'il y avait derrière la colline. 

Je l'attendis plus d'une demi-heure, puis quand j'en eus vraiment marre, je décidai qu'il était temps pour moi de faire demi-tour, et laissai cet insupportable germain dans sa quête perdue. Quelques minutes plus tard, alors que j'étais en route pour rentrer tranquillement, il me rejoignit sans aucune excuse bien sûr, et nous rentrâmes par le même chemin, traversant à nouveau la forêt puis les collines qui surplombent Khoujir.

 

Cette balade à vélo, glacée par le vent et parsemée par mes "I hate you !", scella notre amitié : entente entre une tête de mule française et une tête de mule irlando-brittanico-germain... Cela donna suite à de nombreuses querelles intellectuelles et de chamailleries totalement stupides entre deux gosses habitués à avoir le dernier mot.

Lorsqu'il m'agaçait trop à exégérer son esprit carré et étroit de germain, alors je disais "Stop doing your german guy !", ou bien lorsqu'il voulait à tout prix avoir le dernier mot et qu'il justifiait son point de vue par d'interminables phrases compliquées et rationnelles, je concluais la discussion par "you're boring", qui le laissait fort perplexe car a priori j'utilisais le terme dans un sens qu'il n'a pas (je ne sais pas comment traduire précisément "t'es chiant" en anglais, "you're boring" est ce qu'il me semblait le plus proche)...

 

Bref, ces quelques jours à se chamailler sur l'île d'Olkhon resteront je pense pour l'un comme pour l'autre des souvenirs mémorables. 

Et finalement, je ne fis pas cinquante kilomètres à vélo... Juste vingt-cinq...

 

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Nos chamailleries ne nous empêchèrent pas de faire les imbéciles avec nos ombres au coucher du soleil, après notre revigorante séance de bania.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Et de profiter du coucher de soleil

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Mais cette folle journée ne s'arrêta pas là, non, bien sûr, pas avec un "crazy german guy", qui ne parle pas un mot de russe mais qui veut à tout prix devenir copain avec les russes attablés dans le café où nous avons élu refuge après la tombée de la nuit, qui parlent fort, rient et boivent leur bière et leurs shots de vodka.

 

Ah, le langage universel de l'homme : l'alcool...

 

Ouais enfin bon quand même il a fallu que je serve de traductrice privilégiée, tandis que les uns et les autres essayaient de me faire boire une bière par-ci, une vodka par là. Je n'étais pas trop dans l'humeur ni dans l'envie de boire de l'alcool, plutôt complètement lessivée par les quelques heures de vélos puis le bania. 

Et quand je vis qu'après le shot de vodka qu'ils me convainquirent de boire, je parlais systèmatiquement français aux russes et à David, et que les trois langues se mélangeaient complètement dans ma tête vite embrumée ; et qu'en plus David n'hésita pas une seconde lorsque je lui traduisis qu'en fait nos amis russes avaient bien envie qu'il retourne la faveur et qu'il paye une bouteille de vodka à l'assemblée ; tandis qu'un chat dormait dans mes bras, et bien chers amis lecteurs, je ne pus que penser que ce moment était un peu surréaliste...

 

Bien heureusement pour nous, David sentit comme moi qu'il ne fallait pas trop chercher à prolonger le moment, étant donné que les shots coulaient à flot et qu'en vingt minutes la bouteille de vodka qu'il avait acheté était déjà finie, et que nos chers amis russes commençaient à montrer des signes appuyés d'ivresse bien avancée. Nous les remerciâmes chaleureusement, deux d'entre eux nous proposèrent de nous raccompagner en voiture, je déclinai bien vivement, même si les pistes ne permettent pas de rouler vite, je tenais à ma vie. Et pis notre petite marche de dix minutes fut parfaite pour dégriser notre cher germain, qui, malgré son orgueil d'irlandais, était quand même un peu pompette...

 

♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦

 

Nous repartîmes ensemble vers Irkoutsk, le lendemain, après quatre jours de séjour pour moi, cinq pour lui, reprenant le même van avec le même chauffeur que j'avais eu à l'aller. Nous n'eûmes pas de panne cette fois-ci, mais, écrasés les uns contre les autres à l'arrière du van, nous expérimentèrent encore plus intensément la route et les ammortisseurs non-existants. 

Morts de rire, nous saluâmes à grands gestes, à travers la vitre, notre ami Ruppert, un des français qui voyageaient depuis deux ans avec qui je partageais le refuge de Sergueï.

Il était parti à huit heures le même matin, pour rallier Irkoutsk en stop. Trois heures plus tard, il marchait toujours sous la pluie, à une dizaine de kilomètres peut-être de la côte terrestre du Baïkal. En trois heures, il avait réussi à faire donc une cinquantaine de kilomètres...

 

J'eus le temps de le voir sourire à nos gestes, il nous avait reconnu... Nous rîmes plusieurs minutes, David comme moi, nous étions vraiment contents d'avoir payé pour être au sec, le long de cette route qui pouvait être longue (250 km environ), si la malchance était avec lui ce jour-là. Je l'imaginais déjà à la tombée de la nuit, à cent kilomètres d'Irkoutsk, sans aucune voiture pour le prendre en stop...

 

C'est ce genre d'imagination qui me confirma que non, je n'étais pas une aventurière de ce type : parcourir des kilomètres dans n'importe quelle condition, chargée de mes 25kg sur le dos, juste parce que j'avais décrété que mon voyage ne se déroulerait qu'en stop pour minimiser mon voyage au moindre coup. 

Après, je garderai toujours beaucoup d'admiration pour Ruppert : c'est vraiment le baroudeur pur de dur, capable de voyager des mois et des années sans strictement aucun comfort, dépensant juste le nécessaire pour survivre. Il nous affirma avoir dépensé en moyenne 60 euros par semaine, depuis deux ans, à travers plusieurs pays d'Afrique, le golfe arabique, l'Asie du sud-est, la Chine et la Mongolie.

60 euros par semaine, cela fait moins de trois cents euros par mois. Effectivement, c'est ce que j'ai réussi à dépenser pour mon mois en Mongolie, mais parce que je ne mangeais presque rien et que je n'ai pratiquement pas bougé d'Oulan-Bator (l'ordre d'idée du coût d'une excursion : 400 dollars pour six jours). Mais le coût de la vie n'est pas forcément toujours aussi peu cher dans tous les pays d'Asie ni même en Afrique. Sans oublier les frais de visas auxquels on ne peut vraiment pas échapper (en moyenne une cinquantaine d'euros pour un visa d'un mois).

 

Donc, effectivement, s'il disait vrai, Ruppert mérite une médaille pour le plus courageux et sincère baroudeur que je connaisse.

 

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A notre retour à Irkoutsk, notre visa mongol nous attendait bien au chaud au service consulaire.

David et moi avions fait la demande en même temps, nous revenions le chercher de même de concert. Alors que la formalité à Irkoutsk pour demander un visa mongol est juste une bonne blague (une photo, le passeport, le formulaire, éventuellement un certificat d'assurance, mais tu peux si facilement bafouiller que tu ne pourras pas avoir ton attestation avant huit jours, et le tour est joué), nous poussâmes de grands cris de joie et bondîmes comme des cabris une fois nos visas tamponnés en main, comme si cela avait été si compliqué que ça... Bref, nous étions heureux d'avoir la confirmation que nous entrerions sur le territoire mongol d'ici peu.

 

 

David partit queques jours plus tard continuer son chemin vers la Mongolie, tandis que je restai une semaine encore sur Irkoutsk, pour accueillir mon ami Jean-François le 5 Octobre, avec qui je retournai sur l'île quelques jours, et poursuivis plus à l'est vers Oulan-Oude, où nous restâmes une bonne semaine à la découverte des Bouriates. 

 

Ce fut le 17 Octobre que je quittai ma chère Russie (à ce moment-là, elle n'était plus très chère, j'avais vraiment besoin de la quitter ; depuis elle me manque cruellement), en route pour le vent des steppes qui ne souffla malheureusement pas beaucoup pour moi.

 

Mais je retrouvai David sur Oulan-Bator le 20 Octobre, dans un appel désespéré pour ne pas passer ma soirée d'anniversaire seule à déprimer. Et il ne manqua pas d'honorer le soutien qu'il m'a depuis le début prodigué : nous passâmes une soirée sympa dans la guest house où il était, en compagnie des voyageurs avec qui il avait sympathisé. Mais ceci est une histoire que je vous raconterai plus tard.

 

 

Boussolement vôtre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Publié à 10:11, le 28/12/2013, Olkhon
Mots clefs : olkhonvélo

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