Voyage de la Boussole dorée

Parcourir le monde pour voir et apprendre ce que l'homme, dans l'infinité de son imagination et de sa créativité, est capable de produire avec ses mains, son ingéniosité et les matières premières à sa disposition. Parcourir le monde pour tenter de comprendre comment s'est structurée cette humanité si diverse, si complexe et si contradictoire, à travers un moyen d'expression bien particulier : le textile. Parcourir le monde pour intégrer en moi cette diversité, cette richesse, cette complexité ; les digérer, les transmuter et inventer ma réalité textile. Voici ce qui constitue un vieux rêve que je décide aujourd'hui de réaliser : un voyage d'étude textile à travers la Russie, la Mongolie, la Chine, l'Asie centrale, l'Iran, la Turquie et les Balkans.

Le grand seigneur Baïkal

Publié dans CHAPITRE I : RUSSIE

 

 

 

 

 

 

 

 

Je n'ai pas fini de vous parler de lui, les quelques jours passés sur ses rivages m'ont tellement nourrie de beauté que je ne pus que succomber comme tant d'autres.

 

C'est tellement indescriptible, ce que je vécus sur ce lac, que je ne gaspillerai pas ma salive pour dire des ânneries qui ne lui rendraient même pas justice.

 

Par contre, lorsque je séjournais chez Lena à Irkoutsk, j'ai déniché chez elle un surprenant livre sur le lac, avec de très belles photos, bien sûr, mais surtout, avec un magnifique texte qui décrit étrangement bien ce que j'ai vécu : je ne suis pas seule donc à mystifier complètement ce gigantesque élément naturel, et je suis heureuse de lire que quelqu'un a pu finalement mettre des mots.

 

Cet article sera donc dédié au grand seigneur, avec quelques unes de mes photos qui parsèmeront ce beau texte de Marc Sergueïev «C'est le Baïkal» (1993). Ce texte est donc écrit par un russe, mais il y avait une traduction en français bien heureusement ; cette traduction est parfois très drôle, car maintenant que je comprends un peu la langue russe, je peux voir que la traduction s'est faite comme je ferais une traduction du français en russe : en transposant mes structures grammaticales françaises sur la langue russe, ce qui est souvent complètement incompatible... Mais je trouve que cela donne encore plus de force et de charme à ce texte, car il sort vraiment du coeur russe (à défaut de dire l'âme russe) et ne subit pas de déformation "à la française".

 

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Si tout à coup, un bleu pénétrant vous arrête et votre coeur cesse de battre, comme cela était arrivé uniquement dans votre enfance, de surprise et de ravissement... Si les petites inquiétudes, toute la vanité des vanités tombent, pareilles à des feuilles d'automne et votre âme se remplit de lumière et de silence...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Si, soudainement, la voix déjà prête à sonner demeure stupéfiée, et vous sentez que la nature a son langage et il vous est maintenant compréhensible...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Si un miracle terrestre ordinaire est entré dans votre vie et vous avez senti votre vie anoblie par cette rencontre – donc c'est le Baïkal.

 

 

 

 

 

Les indigènes de la Sibérie éprouvent un sentiment mystique pour le Baïkal. Ils pensent que ce ne sont pas seulement vingt trois mille kilomètres cubes d'eau dans une coupe de pierre herculéenne, mais que c'est un être vivant, un magicien et un guérisseur, avec lequel il ne faut pas plaisanter ni se mettre en colère. C'est pourquoi ils ne nomment jamais le Baïkal le lac, mais ils l'appellent plutôt la mer ou le Vieux, le plus souvent, ils disent – Lui !

 

En vérité, l'eau du Baïkal est vive : de la surface jusqu'au fond – 1637 mètres – le Baïkal a hébergé une multitude de formes de vie. A la différence des autres lacs profonds du monde, dans lesquels les couches inférieures sont mortes, étant intoxiquées par l'hydrogène sulfure et d'autres gaz, sa masse est riche en oxygène. L'eau est mêlée aux courants de mer montants et descendants. De nos jours, les savants ont découvert : les eaux thermales jaillissent du Baïkal, aucune pression – qui est énorme dans toutes les profondeurs du Baïkal – n'empêche les forces souterraines de retenir ces jets.

 

 

 

 

 

De plus, le golomianka, unique poisson vivipare dans la zone moyenne, petit et transparent, composé à moitié de graisse, circule tranquillement entre la surface et le fond. Les poissons en eau profonde comme on sait, se sauvent d'une pression infernale à l'aide d'une vessie particulière... Le golomianka n'en a pas.

C'est le Baïkal. Les miracles commencent. Le premier miracle du Baïkal est son âge. Les lacs, en règle générale, vivent 25-30 mille ans. Graduellement toute la surface s'envase, les algues deviennent plus denses, la couche des sédiments soulève le fond plus près de la surface, et enfin, les plantes aimant l'eau rendent le bleu en vert, le lac en marais, et pendant de longs millénaires le marais nouveau-né souffle, accumule la tourbe dormant ainsi des mottes.

La longueur du BaÏkal est de 636 kilomètres, sa surface est de 31500 kilomètres carrés. Selon ces dimensions, il y a des lacs plus vastes que le Baïkal en Afrique, en Amérique. Mais il n'y a pas de bassin plus profond que celui du Baïkal parmi les lacs d'eau douce du monde : la plus grande profondeur du lac Tanganyïka est 1435 mètres, d'Issy-Koul – 702. Dans le Baïkal, près du bord d'Olkhon, la plus grande île, la sonde atteint 1637 mètres.

 

 

 

 

 

 

L'eau vive du Baïkal est le deuxième miracle. Chacun venant au bord de la glorieuse mer Sibérienne est frappé par sa transparence.

 

 

 

 

Hélas, bien des choses ont changé quelques années après l'écriture de ces lignes, sur les bords du Baïkal, à la fin du XIXème siècle début du XXème, a passé le Grand Transsibérien. Il a tout de suite rapproché le Baïkal à toute la Russie et au monde entier. Mais après sont venus l'industrie, les villes sur les bords sacrés, et les Sibériens sont devenus inquiets du destin de l'oeil bleu de la terre. C'est d'ici, des bords du Baïkal que pour la première fois a résonné un appel aux peuples de la Terre entière : le Baïkal est unique, et si un malheur lui arrive, ce ne sera pas seulement le malheur de ceux qui habitent à proximité de ses bords.

 

Cette alarme a rapproché les peuples et les pays. Les Sibériens appellent l'eau du Baïkal philtre. Elle est charmente et fantastique. Quand on voit les pierres au fond, on a du mal à croire qu'on a trente ou quarante mètres sous la quille. Un inhabitué en longeant le bord du bateau cherche à ramasser la pierre fine qui lui a plu. Il descend la main dans l'eau, et, brûlé par l'eau froide, comprend d'un coup : c'est une illusion d'optique. Le maître-Sibérien en souquant sur les avirons, sourit seulement – jadis lui-même avait été trompé de la sorte par le Baïkal.

 

 

Les métamorphoses de couleurs de la surface du lac sont encore plus surprenantes. L'eau absorbe les moindres changements du temps, du solstice, des nuages couvrant le ciel ou du léger voile sur la taïga, des changements de saison sur les bords – la neige, la verdure tendre, l'éclat du vert de malachite de l'été et le feu de l'automne. Les nuances vont du blanc bleu ou gris argenté au bleu pénétrant ou à l'ardoiseux noir avec le clapotis blanc des vagues.

 

 

 

 

On peut rester au bord pendant des heures et regarder sans en détacher les yeux le jeu variable de l'eau et du ciel, de la taïga et des rochers. Même celui qui vit ici et voit le lac-mer tous les jours et toutes les heures ne peut pas se vanter d'avoir vu le Baïkal identique au moins deux fois.

 

 

 

 

«Il y a une théorie selon laquelle le Baïkal serait le commencement d'un océan : ces bords divergent, s'éloignant l'un de l'autre d'année en année.

Certes, deux centimètres par an – ah ! n'est pas une distance quelconque, mais ni nos enfants, ni nos petits-fils, ni les petits-fils de nos petits-fils ne verront le nouvel océan. Mais le Baïkal comme il a été dit plus haut, a le destin de vivre plusieurs millions d'années, en général la nature a son idée du temps.

 

«La nature a travaillé soigneusement et avec une telle fantaisie que toute la ligne du littoral jusqu'à deux milles kilomètres de la mer Sacrée représente une union de paysages à la beauté frappante et incomparable. Il semble que la Nature aie concouru avec elle-même, tâchant de ne pas se reproduire. Elle a protégé la baie de Pestchanaïa par deux caps – Bolchaïa et Malaïa Kolokolnia (Grand et Petit Clochers), ressemblant aux temples anciens. Quand le soleil se lève et les silhouettes des caps apparaissent sur un fond luminescent, il semble que qu'au même moment un tintement argenté se fasse entendre et se répandre l'angélus sur le Baïkal s'éveillant.

 

La nature a sculpté le cap Dirovaty en forme d'éléphant puissant, plus exactement en forme de mammouth, qui venant boire de l'eau vive, baissa sa trompe dans le bleu épais et se figea aussitôt d'étonnement devant la vaste étendue variable qui s'ouvrait à lui.

 

 

 

 

 

 

 

Elle a jeté des dunes sableuses près du cap Touraly, en leur donnant une harpe d'or : à l'heure du repos le voyageur, se trouvant ici, entendra des pièces de musique, composées par la Nature à la gloire de sa création.

 

 

Aux abords du lac-mer, elle couvrit les montagnes et les vallées de glaciers pour qu'ils rappellent lors des chaleurs de trente degrés au mois de juillet que l'hiver n'est pas loin.

 

 

 

 

Elle a fait avancer dans le plan d'eau de la baie Possolskaïa des langues de terre, rousses et sablonneuses ou, comme on les appellent ici, mégères.

Et l'espace, coupé de la surface géante du Baïkal, commença à vivre de façon spéciale : l'eau se chauffe ici jusqu'à 20°, tandis que la surface du Baïkal atteint 13° pendant la saison la plus chaude.

A l'appel de la nature, des pins étranges, fantastiques sortirent des plages sablonneuses, on les dit arbres marcheurs, ressemblant à des rennes aux cornes vertes.

Pendant plusieurs dizaines d'années le vent souffla le sable de dessous des racines, et l'arbre, pour ne pas tomber, les redécouvrait à nouveau, mais l'arbre résistait obstinément. Et ses pins sont debout comme sur des échasses.

Malheureusement, on a pas pu préserver le plus beau de ces arbres, qui décorait pendant des siècles la baie Pestchanaïa, celui-ci n'ayant pas supporté l'attaque des touristes.

 

Cent soixante-quatorze caps, golfs et baies, ce sont de basses-eaux avec leur propre micro-climat. Et il n'y en a pas deux semblables !

 

Dans les baies de Sagan-Zaba et Aïa on peut voir les dessins rupestres de l'homme primitif – les premiers livres des premiers habitants des endroits locaux (gens, animaux, poissons sont sculptés sur les pierres il y a deux mille cinq cents ans).

 

«Au fond du BaÏkal s'étend la crête Akadémitcheski. Sauf elle, il y a encore des montagnes. Leurs sommets sont pareil aux têtes des géants, dressés sur la pointe des pieds pour voir ce qui se passe dans le monde.

 

 

 

 

Vingt-neuf têtes, tantôt couvertes d'herbes, de buissons d'arbres, tantôt chauves, mamelonnées en blocs de pierre sauvage, émergeant du miroir limpide de l'eau du lac.

 

 

 

 

 

 

Tard en automne, le Baïkal enrage, gonfle dans un mouvement de colère pour détruire le ban et l'arrière-ban avec ses poings transparents.

 

Le Vieux pressentant une longue prison d'hiver, résiste de toutes ses forces donne mille tonnes de coups sur les îles environnantes comme pour les faire plonger, se cacher dans la profondeur tranquille. Mais les îles restent et l'eau menaçante se calme.

 

 

 

 

«Si après avoir bu de l'eau de cristal, après avoir admiré les vagues dansantes, se brisant contre les pierres du littoral, lumineuses comme un feu d'artifice, vous rentrez chez vous et que vous éprouvez la sensation soudaine qu'il vous manque quelque chose...

Si vous sentez dans votre âme comme une émotion claire et sublime...

Si vous avez soudain envie d'acheter un billet de train ou d'avion et partir à nouveau...

Vous comprenez : c'est le Baïkal.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Lors de mon premier séjour sur l'île d'Olkhon (pour les français bien français, s'il vous plaît, prononcez "Olrone"), j'ai passé trois jours avec des voyageurs qui en étaient entre un an et demi et deux ans de tour du monde. Comme ils venaient d'Asie et surtout de Mongolie, ils se disaient peu impressionnés par le lac, alors qu'on leur en avait fait tout un tableau. Quand je leur objectai qu'au contraire pour moi c'était vraiment un choc de beauté et de magnificience, l'argument fut : "c'est parce que tu viens d'Europe, en venant d'Europe, il n'y a rien de plus impressionnant que le lac, mais quand tu viens d'Asie, tu n'y vois pas ce qu'il y a de plus exceptionnel qu'en Mongolie par exemple"

 

Je suis allée plus profondément dans l'Asie, depuis. Certes, mon bref séjour d'un mois en Mongolie ne me permit pas de contempler les splendeurs que je sais qu'il existe au fond des steppes. La brève excursion que je fis dans la steppe me ravit les yeux, mais elle ne m'impressionna certainement pas autant, et ne fit pas non plus chavirer mon coeur.

 

Au Népal, certes les massifs des Annapurnas que je peux voir presque quotidiennement depuis trois semaines, sont aussi majestueux, mais ils ne provoquent en rien ce que ce texte décrit si bien quant à l'ensorcellement que "le VIeux" pratique sur nous.

 

Je m'étais fait la réflexion, avec ces voyageurs si blasés par une telle nature, que vraiment, au bout d'un moment, quand tu en as trop vu, il est temps de rentrer chez toi, car tu n'es plus capable d'aprécier les choses avec l'intérêt des premiers jours. A ce moment-là, il est temps de comprendre aussi qu'il ne sert plus à rien de voyager car une forme de routine s'est installée, et les yeux ne voient plus.

 

Je ne sais pas quand cela m'arrivera, j'espère juste que je m'arrêterai à temps avant de devenir aussi blasée que ces globe-trotteurs, pour ne plus voir la beauté de lieux aussi majestueux que le grand seigneur.

 

Je pourrais retourner tous les jours là-bas, je ne serai jamais lassée. Je pourrais vivre là-bas, oui, sur les rives du lac, et même si les conditions climatiques sont terriblement dures en hiver, alors j'aurai la patience d'apprendre à m'habituer au froid.

 

Longue vie au grand seigneur Baïkal.

 

 

Boussolement vôtre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

commentaires {1} - Ajouter un commentaire
Publié à 15:09, le 25/12/2013, Olkhon
Mots clefs : lac baïkal

Joyeux Noël

Joyeux Noël à toi.
Bon voeux pour ta suite de voyage et à bientôt.

Henriette et Dominique - 19:45 - 25/12/2013

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