Voyage de la Boussole dorée

Parcourir le monde pour voir et apprendre ce que l'homme, dans l'infinité de son imagination et de sa créativité, est capable de produire avec ses mains, son ingéniosité et les matières premières à sa disposition. Parcourir le monde pour tenter de comprendre comment s'est structurée cette humanité si diverse, si complexe et si contradictoire, à travers un moyen d'expression bien particulier : le textile. Parcourir le monde pour intégrer en moi cette diversité, cette richesse, cette complexité ; les digérer, les transmuter et inventer ma réalité textile. Voici ce qui constitue un vieux rêve que je décide aujourd'hui de réaliser : un voyage d'étude textile à travers la Russie, la Mongolie, la Chine, l'Asie centrale, l'Iran, la Turquie et les Balkans.

Sylvain Tesson et le "pofigisme"

Publié dans CHAPITRE I : RUSSIE

 

 

 

Un nouvel intermède, mes très chers amis lecteurs, car vraiment, c’est important : pour ceux qui veulent vraiment connaître les russes avec un bouquin, lisez celui de Sylvain Tesson Dans les forêts de Sibérie...

 

Je n’avais pas trop envie de m’instaurer en « critique littéraire », mais en finissant ce livre, il y a quelques jours, j’ai vraiment ressenti le besoin de vous faire part de mon approbation !

 

Bon, pour autant, je ne suis pas entièrement conquise par le livre, car ce monsieur tend parfois un peu trop vers le « snobisme référentiel » que la plupart des intellectuels, scientifiques et écrivains ont... Cela découle de cette norme considérée comme la preuve du sérieux de l’écrit, qui consiste à « sourcer » toutes vos citations, et ne jamais établir vos propres raisonnements sans les justifier par tout ce que les autres « grands » avant vous ont dit...

Et cela en devient par moments un peu fatiguant, on aurait envie de lui dire « ça va, arrête de te la péter avec tes Nietzsche par-ci et tes Chateaubriand par-là, on a compris que t’étais un homme qui a de la culture et qui réfléchit beaucoup »...

 

Par contre, il connaît vraiment les russes ! Je ne sais pas combien de séjours en Russie il a pu faire, mais Dieu, qu’il connaît bien les russes !!! J’ai eu des fous-rires à plusieurs reprises dans cette lecture, car c’était tellement vrai ce qu’il décrivait de nos amis communs, et avec un humour si « affectueux » !

A vrai dire, cela m’a surtout soulagée, car toutes les interrogations que j’avais depuis mon entrée sur le sol russe, en tant que « française qui pense comme une française et agit comme une française », la plupart des réponses, je les ai eu dans ce livre, ou plutôt, des confirmations de ce que moi j’avais observé.

Donc, je ne suis pas complètement à côté de la plaque !!! Je vous avouerai que le pire, c’est que tout ce que je me retiens (oui, j’ai tout de même une auto-censure, même si elle n’est pas flagrante) d’émettre comme observation un peu trop critique quant à la manière d’être des russes, et bien lui ne se gêne pas, et cela me fait trop du bien que quelqu’un le fasse à ma place !!! Comme ça, au moins, je ne pourrai pas heurter trop frontalement mes chers hôtes russes, mais quelqu’un d’autre l’aura dit à ma place !!!

 

Bon, c’est un peu lâche, hein... D’ailleurs, c’est en fait une des grosses différences que l’on peut faire entre la manière de penser russe et la manière de penser française. Mais cela aussi, je vous en parlerai plus longuement à un autre moment.

 

Revenons donc aux Forêts de Sibérie :

 

Sylvain Tesson réussit un tour de maître en inventant le « pofigisme », j’ai cherché pendant trois mois à mettre un nom dessus, mais n’y suis malheureusement pas parvenue, je lui dois donc une fidèle chandelle...

 

Qu’est-ce que le « pofigisme » ? Selon Tesson, qui se base sur l’expression russe мне по фигу (mnié po figuou), qui signifie «je m'en fous», le «pofigisme» est l'expression de «l'accueil résigné de toute chose»...

Tout ce qui suit entre parenthèse est tiré de la page 278 de son bouquin, pour ceux qui veulent retrouver le passage.

«Les Russes se vantent d'opposer leur pofigisme intérieur aux convulsions de l'Histoire, aux soubresauts du climat, à la vilénie de leurs chefs. Le pofigisme n'emprunte ni à la résignation des stoïciens ni au détachement des bouddhistes. Il n'ambitionne pas de mener l'homme à la vertu senéquienne ni de dispenser des mérites karmiques. Les Russes demandent simplement qu'on les laisse vider une bouteille aujourd'hui car demain sera pire qu'hier. Le pofigisme est un état de passivité intérieure corrigée par une force vitale.»

 

Bon, c’est encore truffé de références intellectuelles, donc si vous ne les saisissez pas vous aurez du mal à comprendre à quel point il est juste dans son invention du « pofigisme », mais essayez quand même ! Car je n’ai pas encore trouvé mieux pour l’instant pour traduire ce que la plupart des occidentaux pensent des russes sans arriver à les comprendre : comment font-ils pour rester à ce point soumis à de « vilains chefs » (et c’est vraiment l’expression qui correspond aux hommes qui sont en place pour gouverner la plus grande partie de la Russie, « la vilénie des chefs russes ») ?

 

Mais surtout, vraiment, vraiment, ce qui est le plus juste : « les Russes demandent simplement qu’on les laisse vider une bouteille aujourd’hui car demain sera pire »...

Attention, je ne viens pas alimenter le mythe que tous les russes sont alcooliques et passent leur temps à boire de la vodka, car ce n’est pas vrai. Premièrement, les femmes ne boivent pas, j’en ai rencontré très très peu qui buvaient un quelconque alcool ; les hommes ne boivent pas systématiquement, en fait, plutôt assez rarement, mais toujours en excès, c’est pourquoi c’est assez stygmatisant. Après, certainement qu’en plein hiver, par -30°C, c’est peut-être plus fréquent, mais ça je n’ai pas eu l’occasion de le vérifier...

 

Non, là où cette phrase est tellement juste avec tout ce que je ressens depuis le début en immersion avec les russes, c’est qu’ils n’ont qu’une envie : juste qu’on leur foute la paix.

Après huit décennies d’URSS, une de « n’importe quoi » et une de « retour à l’ordre », aujourd’hui ne peut pas être pire qu’hier, mais demain, on ne sait vraiment pas ce que cela peut donner... Alors laissez-nous tranquilles oublier dans le présent que nous n’avons pas franchement d’avenir à construire...

 

Et comme Tesson le précise dans la fin de sa définition du pofigisme, « le profond mépris envers toute espérance n’empêche pas le pofigiste de rafler le plus de saveurs possible à la journée qui passe. Le soir constitue son horizon limite ».

Ce qui est souvent très difficile pour nous, en tant qu’européens je pense, c’est de comprendre que ce n’est pas parce que les russes ont cette forme de « non espérance en de beaux jours » qu’ils ne peuvent pas être heureux. Peut-être, au contraire, ainsi cultivent-ils bien plus le moment présent, et donc seraient-ils des adeptes du Carpe Diem ?

 

Enfin, je ne sais pas, j’avoue qu’après trois mois et demi passés à essayer de m’habituer à cet état d’esprit, à cet état de vie, je n’y arrive toujours pas. Je suis française, formatée pour penser et vivre comme une française, alors cela ne colle vraiment pas avec la manière russe.

 

Cela ne m’empêche pas d’aimer avec beaucoup d’affections toutes les merveilleuses personnes qui m’ont accueillie, mais je ne pense pas pouvoir un jour « devenir russe »...

 

Boussolement vôtre

 

 

 

 

 

 

commentaires {1} - Ajouter un commentaire
Publié à 12:29, le 3/10/2013, Irkoutsk
Mots clefs : sylvain tessonpofigisme

Commentaire sans titre

Le mot "pofigisme" existe en russe

Newsnours.com - 09:55 - 14/01/2014

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