Voyage de la Boussole dorée

Parcourir le monde pour voir et apprendre ce que l'homme, dans l'infinité de son imagination et de sa créativité, est capable de produire avec ses mains, son ingéniosité et les matières premières à sa disposition. Parcourir le monde pour tenter de comprendre comment s'est structurée cette humanité si diverse, si complexe et si contradictoire, à travers un moyen d'expression bien particulier : le textile. Parcourir le monde pour intégrer en moi cette diversité, cette richesse, cette complexité ; les digérer, les transmuter et inventer ma réalité textile. Voici ce qui constitue un vieux rêve que je décide aujourd'hui de réaliser : un voyage d'étude textile à travers la Russie, la Mongolie, la Chine, l'Asie centrale, l'Iran, la Turquie et les Balkans.

L'Oblast de Voronej

Publié dans CHAPITRE I : RUSSIE

 

 

 

J'en reviens donc là où je vous avais laissé il y a plus d'un mois : mon escapade à Arkhangelsk. Nous retournons donc début Juillet, il fait encore très chaud en Russie à ce moment-là, et ma bouffée d'air frais de la mer Blanche m'a fait du bien ! Je suis prête pour continuer ma route plus au sud, dans la région (область) de Voronej, où l'accueil chaleureux de Tatiana m'attendait pour me réconforter après tous les "glaciers sibériens" auxquels j'avais été confrontée auparavant...

 

Mais avant de vous narrer tout ceci, je dois m'arrêter quelques instants sur mon trajet Moscou-Voronej dans le train le plus "dirty and creepy", selon les dires de ma principale interlocutrice durant ce trajet, une professeure d'université vivant à Voronej mais travaillant à Moscou - car la grande Mосква est a priori programmée pour distribuer désormais tous les meilleurs salaires potentiels dans tous les domaines, tandis que les autres grandes villes s'appauvrissent d'année en année - qui s'aggripa à moi dès qu'elle entendit ma douce voix de française essayant de parler russe, pour pouvoir parler anglais et surtout me parler librement de la politique de son pays...

 

J'avoue que j'eus plusieurs frissons d'adrénaline !!! La seule personne avec qui j'avais abordé le sujet très superficiellement, était ce jeune scientifique rencontré dans l'auberge à Moscou, alors je commençais vraiment à penser que les russes ne parlaient pas de politique, parce que c'était dangereux... Et vu les airs de conspiratrice de mon interlocutrice, je partis un moment dans le frisson du "reporter-sans-frontière" qui va là où c'est dangeureux, observe et parle avec les gens, les vrais, sur le terrain, quoi !!!

 

Même, un moment, je me posai la question si en réalité ce n'était pas un agent du FSB (le KGB actuel), qui tentait de me tirer les vers du nez sur mes opinions politiques...

Bon, quelques heures plus tard, je me rendis à la raison que j'avais vu un peu trop de films d'espionnage, et qu'on m'avait un peu trop effrayée quand même vis-à-vis des autorités russes en France...

 

Bref, cette charmante dame, quoiqu'un peu en dehors de la réalité, en définitive, commença par demander avec beaucoup d'insistance qu'est-ce que je pouvais bien faire dans un train comme celui-ci, en troisième classe, pour aller à Voronej, à voyager parmi les "prolos"... pour être "avec le peuple" ? pour connaître les russes ?

 

Son ton acide avec une petite touche de mépris (envers ses compatriotes), retint ma langue de lui répondre par l'affirmative, et je la laissai me raconter son histoire avec son ami canadien venu séjourner chez elle, qui avait voulu "découvrir l'âme russe" (cela m'agace vraiment maintenant quand j'entends cette expression), s'était baladé tout seul dans la rue sans connaître un seul mot de russe et avait cherché à sympathiser avec des gens, résultat elle avait fini par le retrouver dans un poste de police après s'être inquiétée de son absence le soir venu.

 

Cette histoire me laissa rêveuse, je l'avoue, car je ne me sentais pas franchement solidaire de ce canadien aventurier qui croit que c'est une bonne idée de sympathiser avec des russes bourrés quand on ne connaît même pas la langue... D'une part, même si ce n'était que quelques pauvres balbutiements que je pouvais produire en russe, c'était déjà largement suffisant pour tout de suite m'ouvrir des portes chez la plupart de mes interlocuteurs : quand tu fais l'effort de parler la langue de l'autre, même si c'est pas terrible, au moins les gens te respectent beaucoup plus et vont faire beaucoup plus d'effort pour t'aider.

 

D'autre part, de mon expérience passée de mes nuits bruxelloises, et surtout, de ce que je venais juste d'être témoin à Arkhangelsk, une bagarre entre deux types bien alcoolisés qui se termina à coup de pierres lancées, ainsi que mon policier ivre qui voulait faire ami-ami avec moi sans que je comprenne vraiment ce qu'il me voulait, j'ai quand même le bon sens de ne pas m'acoquinner avec ce genre de gais lurons qui peuvent si vite tourner en buffles hystériques (d'après ce que j'ai entendu des hommes russes lorsqu'ils se mettent à boire).

J'étais au courant de la naïveté des américains, mais pas de celle des canadiens...

 

Bref, cette histoire était censée me faire peur, me dissuader de voyager avec les "prolos", mais lorsqu'elle reçut l'argumentation que je viens de vous offrir, et qu'en plus elle s'aperçut que j'étais en train de devenir une star, la coqueluche du wagon, parce que j'étais française, et que j'essayai d'expliquer mon voyage d'étude textile en russe, et que je montrai mes broderies et mes tissages, et que les gens étaient émerveillés de voir une "excentrique" assez stupide pour faire ce genre de projet sur le textile que ça n'intéresse plus personne en Russie, enfin elle sembla comprendre que les "prolos" n'étaient pas forcément un danger pour moi...

 

Et nous parlâmes donc de politique. Bon, quand même, je n'ai pas trop envie de provoquer le FSB, donc je n'irai pas plus loin dans mes observations sur la politique russe intérieure. Mais cette longue conversation fut pour moi l'un des premiers fragments d'analyse qui me permettront, une fois sortie de Russie, d'avoir une vue d'ensemble assez claire de la société russe actuelle.

 

Et, à la fin, je retournai à cette dame la question : "Et vous alors, si vous êtes professeure d'université avec un bon salaire, pourquoi est-ce que vous voyagez en troisième classe (sous-entendu avec les gens du peuple, pas de sa condition) ?"

Sa réponse me fit rire doucement : "Pour épargner de l'argent"

Je pus alors lui répliquer que c'était en fait surtout pour ça que je voyageais en плацкарт, car même si j'étais française, ce n'était pas pour ça que j'avais plein d'argent !!!

 

En définitive, cette dame représente pour moi une frange de la population russe : éduquée, ouverte sur le reste du monde, cultivée, middle-class, très critique par rapport à son pays, mais surtout subissant certaines vexations de la part du gouvernement, entre autre, être obligée de voyager en troisième classe pour épargner de l'argent...

Je compris donc que cette dame si gentiment préoccupée par ma sécurité physique reportait plutôt ses peurs et sa frustration de devoir être mêlée au peuple parce que son pays n'était pas capable de lui procurer une vie décente...

 

Voici, nous pouvons revenir à nos moutons : mon arrivée à Voronej ! Elle fut magique ! Ce que j'aime le plus, en Russie, ce sont les merveilleux fleuves majestueux, et le Voronej (qui donna donc son nom à la ville), me laissa bouche-bée d'admiration... Et puis il faisait chaud, les gens étaient vraiment sympathiques, bien plus que dans le Nord, en tout cas !

Je me suis sentie bien sur cette terre dès que je la foulai !

Mon aventure ne s'arrêtait pas là : je devais retrouver ma chère Tatiana (la maman de ma professeure de russe) à Ostrogojsk, une "petite" ville (au sens russe, c'est-à-dire, 70 000 habitants...) très chaleureuse, avec un soupçon d'air méditéranéen... Pour cela, je devais prendre un bus pour faire deux heures de route (et même pas cent kilomètres). 

 

J'avais voyagé en troisième classe avec le "peuple", et bien je pris le bus "à la russe", c'est-à-dire que je voyageai debout pendant deux heures parce qu'il n'y avait plus de place... Rassurez-vous, mes sacs étaient bien sûr mis en soute, je n'ose pas trop imaginer comment j'aurais fait sinon, mais en réalité, cela se passa très bien ! L'adrénaline de l'aventure me tenait éveillée pour que la fatigue n'emporte pas mon corps épuisé par terre, tandis que je me couvrais la bouche tout du long pour ne pas respirer l'odeur de vômi que la petite fille du siège juste à côté avait éjecté nonchalamment sur elle-même au tout début du trajet, et que même si sa maman avait fait de son mieux pour enlever le déjeuner régurgité, l'odeur était encore trop puissante là où j'étais...

 

Je me souviendrai toujours de la façon dont je fus bienvenue à Ostrogojsk... J'aurais vraiment beaucoup de choses à raconter à mes petits enfants...

 

Heureusement, la suite de mon séjour à Ostrogojsk fut moins odorant !

 

Et c'est ainsi que j'en viens à mon article suivant : Ostrogojsk et la famille de Tatiana ! Je vous laisserai encore patienter jusqu'à demain pour la suite,

 

Boussolement vôtre ! 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

commentaires {0} - Ajouter un commentaire
Publié à 11:50, le 3/09/2013, Voronej
Mots clefs : train russe

Page précédente Page suivante


Accueil
Qui suis-je ?
Mon itinéraire
Livre d'or
Album photos
Archives
Mes amis

Mes albums

Où suis-je actuellement ?



Derniers articles
- Ideal Women Development Center
- Rajni et Pragya : la plus belle rencontre de tout mon périple
- Vivre à la népalaise et apprendre le tissage comme à ses origines (partie II)
- Dorothée et Hongyang, mes nouveaux coaches d'Yvetot
- Retour officiel de Luciole Desplaines en France

Rubriques
- CHAPITRE I : RUSSIE
- CHAPITRE II : MONGOLIE
- CHAPITRE III : NEPAL
- INTERMEDE
- PROLOGUE : PREPARATION ET ROBE DE MARIEE

Sites favoris
- luciole desplaines
- association davaï
- centre folklorique kuntseva
- coopérative ar arvijin delgerekh
- great baikal trail
- acted
- atelier sculpture beaux-arts bruxelles
- silk road by bike
- châles pavlovo posad
- costume russe

Mes amis

Newsletter

Saisissez votre adresse email